Le Tchad fait face, à l’aube de 2026, à l’une des crises humanitaires majeures du Sahel. Cette crise résulte de l’intersection entre les effets du changement climatique, les conflits régionaux, les déplacements massifs de populations et la fragilité chronique des services sociaux de base, impactés par la résurgence d'épidémies meurtrières. Environ 22% de la population vivant au Tchad et faisant partie de la portée de l’analyse (soit près de 4,6 millions de personnes), nécessitent une assistance humanitaire d’urgence. Malgré une croissance économique modérée annoncée pour 2025, le taux de pauvreté devrait atteindre 45,4 %, avec 9,5 millions de personnes vivant dans l’extrême pauvreté1. Cette vulnérabilité persistante s’inscrit dans un contexte de crise régionale marquée par la guerre au Soudan, les tensions intercommunautaires dans le Sud, les attaques récurrentes de groupes armés non-étatiques au Lac et les chocs climatiques récurrents (inondations, sécheresses, invasion acridienne). Cependant, il importe de noter que depuis quelques années, l’Etat tchadien fournit des efforts soutenus pour atténuer les vulnérabilités, réduire les chocs et renforcer la résilience des communautés (relèvement de l’espérance de vie, augmentation de la couverture des services d’eau, hygiène et assainissement, etc.). Ces efforts contribuent à réduire un tant soit peu la sévérité des besoins et à prévenir leur aggravation, même s’ils ne sauraient, à eux seuls, répondre à l’ensemble des défis.
Crise à l’Est : le poids de la guerre au Soudan
Depuis avril 2023, le conflit soudanais a provoqué un afflux massif de réfugiés et de retournés tchadiens de près de 1,3 million de personnes vers l'est du Tchad2 dans les provinces de Ouaddaï, Wadi Fira, Sila et Ennedi Est. En novembre 2025, plus de 888 000 réfugiés et 330 000 retournés3 ont été recensés. La majorité de ces populations sont des femmes et des enfants (87 %)4 , et 14 % présentent des besoins spécifiques liés au genre, à l’âge ou au handicap. Ces personnes arrivent traumatisées par la violence, épuisées par la fuite, et démunies de tout. A côté de cette situation dévastatrice, la pression sur les communautés hôtes reste considérable, notamment dans le Ouaddaï et le Sila où la densité démographique a triplé. La flambée du choléra, déclarée en juillet 2025 (2 807 cas et 157 décès)5, a aggravé les besoins WASH et sanitaires, particulièrement dans les camps de Dougui et Abougoudam. Cette épidémie frappe particulièrement les populations en déplacement forcé vivant dans des conditions d'hygiène précaires, avec un accès limité à l'eau potable. Cependant, les actions de réponse par les partenaires ont permis d’améliorer légèrement ces conditions.
Crise prolongée au Lac : déplacements, insécurité et érosion de la résilience
La province du Lac demeure l’épicentre d’une crise prolongée liée aux violences des groupes armés non-étatiques (GANE) et aux déplacements internes. La situation demeure tout aussi préoccupante avec 219 595 personnes déplacées internes, 16 079 retournés et 24 165 retournés anciens PDI6, tous fuyant les violences des GANE et vivant dans des conditions précaires sur des sites d’accueil qui manque de tout. Les attaques, enlèvements et extorsions demeurent fréquents : plus de 1 250 incidents de protection ont été signalés depuis le début de 2025, dont 204 cas d’enlèvements, souvent de femmes et d’enfants7. Les attaques perpétrées en juillet et septembre 2025 ont causé la mort de plusieurs civils, dont sept femmes et quatre enfants lors d'une embuscade à Gomirom8. Dans cette province, les femmes représentent 84% des chefs de ménages déplacés9, exposées quotidiennement aux enlèvements, aux violences sexuelles et à l'exploitation lorsqu'elles partent chercher du bois ou cultiver leurs champs. Malgré une baisse des incidents sécuritaires au troisième trimestre 2025, les mouvements secondaires se poursuivent, aggravant les besoins en abris, vivres et services essentiels.
Crises au Sud : tensions communautaires et vulnérabilités cachées
Longtemps reléguée au second plan, la crise humanitaire au Sud s’aggrave sous l’effet combiné des conflits intercommunautaires, de l’insécurité alimentaire et du désengagement humanitaire. Entre juillet et septembre 2025, plus de 1,3 million de personnes étaient en insécurité alimentaire, dont 1,2 million en phase 3 à 5 d’après les données du Cadre Harmonisé10. Les affrontements entre éleveurs et cultivateurs et les conflits intercommunautaires ont fait 11 morts et 16 blessés en septembre 202511, tandis que les inondations et la dégradation des routes ont entravé l’accès humanitaire. Le sous-financement chronique a conduit à la fermeture de plusieurs programmes clés du PAM, de l’OIM et du HCR, affectant directement plus de 120 000 réfugiés centrafricains présents dans les provinces méridionales.
Des besoins criants aggravés par les chocs climatiques
Avec une ampleur moins prononcée qu’en 2024, les inondations en 2025 ont frappé aussi avec une violence localisée, affectant 407 759 personnes dans quatre provinces dont 79 décès12. Dans le Moyen Chari, épicentre de la catastrophe, 373 951 personnes ont vu leurs maisons détruites, leurs récoltes anéanties et leur bétail emporté par les eaux13. Ces inondations ont non seulement détruit 11 324 habitations et 91 503 hectares de cultures14, mais également créé des conditions idéales pour la propagation des maladies hydriques comme le choléra. Dans le Batha, 3 125,5 hectares de cultures de mil ont été dévastés des oiseaux granivores « quelea-quelea » en septembre 2025, compromettant jusqu'à 70% des superficies cultivées dans 40 villages15. Cette nouvelle calamité menace directement la sécurité alimentaire dans une localité où la malnutrition sévit déjà dramatiquement.
Une insécurité alimentaire et nutritionnelle à la fois structurelle et conjoncturelle
La situation nutritionnelle au Tchad atteint des niveaux critiques. Selon les données préliminaires du Cadre Harmonisé de novembre 2025, plus de 2,9 millions de personnes se trouvent en situation d'insécurité alimentaire aiguë (phases 3 à 5)16. Dans les provinces du Sud, traditionnellement reconnues comme le grenier du pays, plus de 900 000 personnes souffrent d'insécurité alimentaire aigüe17, conséquence directe des conflits intercommunautaires et entre éleveurs et cultivateurs qui ont causé 11 morts et 16 blessés en septembre 202518 . Les enfants paient le prix le plus lourd de cette crise. Plus de 746 000 enfants souffrent de malnutrition aiguë sévère et 2,2 millions de malnutrition aiguë modérée19. Les provinces de l'Est présentent des taux de malnutrition aiguë globale dépassant largement le seuil d'urgence de 15% fixé par l'OMS20. Les femmes enceintes et allaitantes, représentant plus de 374 000 personnes dans les zones affectées21, sont particulièrement vulnérables, souvent contraintes de choisir entre nourrir leurs enfants et se nourrir elles-mêmes.
Des services sociaux de base effondrés et des besoins de protection criants
L'accès aux services essentiels demeure très insuffisant. Dans la province du Lac, 80% des structures de santé accessibles se trouvent en dehors des sites de déplacement22 , obligeant les malades à parcourir des kilomètres dans des zones à risque. Dans le Sud, la fermeture des sous-bureaux du HCR à Maro et Moissala affecte directement plus de 120 000 réfugiés23.
L'éducation est également très impactée. En effet, au Lac, 50% des enfants âgés de 13 à 17 ans ne sont pas scolarisés24, privant toute une génération des bases pour un meilleur avenir. Les filles sont particulièrement touchées, exposées au mariage précoce et aux violences sexuelles. Dans l'Est, 14% des réfugiés enregistrés présentent des besoins spécifiques25 , dont 26 136 femmes à risque et 11 271 enfants vulnérables26, nécessitant une protection et une assistance spécialisées d'urgence. Les personnes âgées, souvent abandonnées lors des fuites précipitées, les personnes en situation de handicap incapables de se déplacer rapidement, et les personnes vivant avec le VIH privées de traitement antirétroviral, composent cette mosaïque de vulnérabilités souvent invisibles mais très réelles.
Face à cette urgence multidimensionnelle, le sous-financement chronique de la réponse humanitaire qui est aggravé par l'arrêt des programmes de plusieurs organisations entre décembre 2024 et septembre 202527, menace la survie des centaines de milliers de personnes. Le Tchad accueille avec dignité et générosité ces populations déplacées malgré ses ressources limitées. Il est judicieux que la communauté internationale apporte une réponse solidaire, rapide et durable à cette crise humanitaire majeure.
Analyse des chocs
Choc conflit : départements affectés
Choc climatique : départements affectés
Choc sanitaire : départements affectés
« Le chiffre des personnes dans le besoin du HPC inclut les personnes ayant besoin d'une assistance humanitaire dans la zone géographique de la crise. Le Cadre intégré de classification de la phase/Cadre harmonisé du Tchad, qui couvre l'intégralité du pays et a établi que 2,9 millions de personnes sont confrontées à une insécurité alimentaire aiguë dans tout le pays (c'est-à-dire classées en phase 3 de l'IPC ou plus).»
Caractéristiques des départements
Types de chocs : Conflits, Catastrophes naturelles, Epidémie et zones avec niveaux de malnutrition extrême.