Près de 200 000 personnes déplacées vivent dans des camps de personnes déplacées internes dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince. En moyenne, un camp de la capitale accueille 1 992 personnes, contre 132 en province, ce qui engendre de mauvaises conditions d’accès à l’eau, à l’assainissement et à l’hygiène, une promiscuité accrue et des risques de protection plus importants. OCHA/Marvens Compère
Selon l’analyse intersectorielle de sévérité des besoins, 6,4 millions d’Haïtiennes et d’Haïtiens auront besoin d’une assistance humanitaire d’urgence en 2026, contre 6 millions en 2025, soit une augmentation de 6,7 %. Les résultats de l’Évaluation multisectorielle des besoins (MSNA) 2025 montrent que près de la moitié des ménages enquêtés (43 %) ont des besoins sévères dans au moins un secteur comparé à 36% en 2024.
En Haiti, les déplacés interne représentent 12% de la population totale
Les déplacements internes liés à la violence armée ont doublé par rapport à la même période de l’année dernière. En septembre 2025, près de 1,4 million de personnes étaient des déplacées internes1, ce qui représente 12% de la population totale haïtienne. Si Port-au-Prince a été l’épicentre de la crise en 2024 (76% des attaques), la dynamique des déplacements a évolué rapidement : 69 % des mouvements enregistrés entre janvier et septembre 2025 ont eu lieu en province, particulièrement dans le Centre et l’Artibonite, marquant une détérioration sécuritaire au-delà de la capitale. Dans ces deux départements, le nombre de PDI a augmenté de 200% et de 44% respectivement entre fin 2024 et septembre 20252. Malgré leur propre précarité – manque de services sociaux de base, infrastructures fragiles, vulnérabilités socioéconomiques accrues – les communautés d’accueil continuent de faire preuve de solidarité. Quelque 46 % d’entre elles accueillent en moyenne trois PDI dans leur ménage, souvent dans des habitations surpeuplées et inadaptées. Parmi les personnes accueillies, un enfant sur quatre n’est pas accompagné de ses parents, un indicateur particulièrement préoccupant des risques de violence et d’exploitation. Les capacités d’absorption de ces communautés montrent des signes clairs de saturation : plus de 60 % des ménages hôtes indiquent faire face à des difficultés socioéconomiques directement liées à l’accueil de PDI — la réduction de la consommation alimentaire, difficultés d’accès à la santé et à l’éducation. Un quart de ces ménages déclarent ne plus être en mesure de continuer à les accueillir, une situation qui pourrait entraîner une augmentation des tensions communautaires et un afflux vers les sites de déplacement déjà existants. Toujours selon la DTM, 15 % des PDI résident dans des sites, où les conditions sont particulièrement dégradées. Dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince, chaque site accueille en moyenne 1 992 personnes, contre 132 en province3. Ces sites sont souvent non clôturés, non éclairés ou l’habitat est précaire et dépourvus d’accès adéquat aux services essentiels — alimentation, santé, eau, assainissement, et mécanismes de protection — laissant les personnes déplacées exposées à des risques multiples, notamment la violence, l’exploitation sexuelle, les maladies, et les catastrophes naturelles.
Belladère : un carrefour où se croisent personnes déplacées et migrants déportés
Le parcours migratoire des Haïtiens s’est transformé en un cercle vicieux marqué par des retours forcés continus et des tentatives répétées de départ. Entre janvier et octobre 2025, près de 243 000 personnes ont été rapatriées de force, dont 25 % de femmes et 10 % d’enfants, contre 159 500 en 2024, dont 17 % de femmes et 5 % d’enfants4. Les déportations en 2025, particulièrement en provenance de la République dominicaine, se caractérisent par une augmentation du nombre de femmes parmi les personnes déportées, y compris des femmes enceintes ou allaitantes — parfois exposées à des risques de complications médicales — ainsi que des enfants à bas âge. Ces expulsions se déroulent souvent dans des conditions précaires et contraires aux droits humains, avec une séparation des familles et leur exposition à de multiples risques de protection. Une fois arrivées sur le sol haïtien, plus de 40% des personnes déportées disent être traitées différemment par les communautés d’accueil par rapport aux personnes qui n’ont jamais migré5. La commune de Belladère, dans le bas-plateau central, est devenue un foyer majeur de la crise de déplacement où se croisent des dizaines de milliers de personnes en mouvement, qu’il s’agisse de PDI ou de migrants déportés depuis la République dominicaine. Depuis les attaques sur la ville de Mirebalais les 31 mars et 3 juillet 2025, le nombre de PDI à Belladère est passé à 110 241, soit une augmentation de 547 % par rapport à décembre 2024. Sur cette même période, la commune a accueilli 96 % des personnes déportées depuis la République dominicaine, devenant ainsi le principal point d’entrée des rapatriés et la première commune d’accueil des PDI dans le département du Centre.
L’insécurité alimentaire continue de gagner du terrain
L’insécurité généralisée dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince et son extension rapide aux autres départements étouffe l’économie haïtienne et l’accès de la population à la nourriture. Entre septembre 2025 et février 2026, plus de 5,7 millions de personnes se trouvent en insécurité alimentaire sévère — contre 5,4 millions à la même période l’année précedente— dont 1,9 million en situation d’urgence, incapables de répondre à leurs besoins alimentaires les plus essentiels. Ce chiffre passera à 5,9 millions en situation projetée de mars à juin 20266. Cette aggravation est principalement due à la dégradation accélérée de la situation sécuritaire, l’effondrement de la mobilité urbaine et les restrictions d’accès aux marchés. Les routes stratégiques sont régulièrement fermées, les affrontements armés se multiplient et les ménages voient leur capacité d’accéder à la nourriture sévèrement réduite. Parallèlement, l’inflation persistante — 31,9 % en septembre 2025, la plus élevée depuis août 20237 — érode le pouvoir d’achat et accentue la volatilité des prix, en particulier dans les zones urbaines sous influence des groupes armés. Récemment, le passage de l’ouragan Melissa a provoqué des dégâts majeurs dans le secteur agricole et sur le cheptel.
Les viols collectifs constituent 65% des violences sexuelles
L’impact de la violence armée sur les femmes et les filles est dévastateur. Au cours des neuf premiers mois de 2025, 7 472 cas de violences basées sur le genre (VBG) ont été rapportés — soit 27 nouveaux cas par jour, dont 56 % de violences sexuelles8. Ce chiffre représente une augmentation alarmante de 38,4 % par rapport à la même période en 2024, soulignant une intensification des risques de protection dans un contexte où les structures d’appui sont déjà fragilisées. Les tendances observées en 2025 révèlent une brutalité croissante : les viols collectifs représentent 65 % des cas de violences sexuelles signalés. La majorité des victimes sont des femmes (76 %) et des filles de moins de 18 ans (14 %). Les facteurs de risque les plus courants incluent la promiscuité dans les sites de déplacés (25 %), les violences de partenaires intimes (10,6 %), les sévices sexuels contre des enfants, ainsi que les violences liées aux enlèvements ou à certaines pratiques traditionnelles néfastes. Les personnes déplacées internes (PDI) sont de loin les plus exposées, représentant 68 % de l’ensemble des victimes de VBG, ce qui confirme l’impact disproportionné de la crise sécuritaire sur une population déjà vulnérable et souvent dépourvue de mécanismes de protection. En 2025, les groupes armés haïtiens ont été officiellement inscrits pour la première fois dans le Rapport annuel du Secrétaire général des Nations Unies sur les enfants et les conflits armés, avec l’ajout de la principale coalition de groupes armés à la “liste de la honte” de l’ONU pour avoir commis des violations graves contre les enfants, notamment des meurtres, des mutilations, des viols, des violences sexuelles, ainsi que des attaques contre des écoles et des hôpitaux. Les Nations Unies ont vérifié 383 violations graves commises contre 307 enfants (160 garçons, 117 filles, 30 cas sur des sexes non déterminés).
Des services sociaux de base qui s’affaiblissent chaque année
L’insécurité généralisée, combinée à des faiblesses structurelles de longue date, a également gravement perturbé les services de santé à travers Haïti, entraînant la fermeture de nombreux établissements, y compris des maternités et des blocs opératoires, limitant l’accès aux soins obstétricaux et néonataux d’urgence. À l’échelle nationale, seulement 10 % des structures de santé disposant d’une capacité d’hospitalisation restent pleinement opérationnelles. Dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince, ce chiffre n’est que de 11 %, malgré le fait qu’il s’agisse de la région la plus peuplée du pays9. Plus de 1 600 écoles ont été fermées complètement ou partiellement entre 2024 et 2025, affectant 243 000 élèves et 7 500 enseignants. En septembre 2025, 80 écoles servaient de refuge pour les personnes déplacées internes, accentuant le risque de décrochage scolaire et d’exposition à la violence. En ce qui concerne l’accès à l’eau, 30 % des ménages n’ont pas accès à une source d’eau potable améliorée, comparé à 21% des ménages en 2024, et 47% de la population n’ont pas accès à des installations sanitaires améliorées10. Autant de facteurs d’aggravation de la propagation de l’épidémie de choléra et autres maladies hydriques.
Résurgence du choléra en 2025
L’année 2025 a été marquée par une résurgence significative de la transmission du choléra, contrastant avec la tendance à la baisse observée en 2024. La maladie a circulé de manière persistante tout au long de l’année, avec un cumul de 4 258 cas suspects. Deux vagues épidémiques majeures de la semaine 10 à 20 et de la semaine 37 à 44 ont été observées, indiquant une transmission communautaire active.
Le Département de l’Ouest reste l’épicentre, concentrant environ 98 % des cas confirmés par culture et 64 % des cas suspects, avec des pics hebdomadaires 5 à 6 fois supérieurs à ceux de 2024. Le Sud-Est est devenu, au cours des derniers mois, un foyer secondaire important, avec des cas confirmés et des décès signalés.
La mortalité communautaire (43 des 77 décès) reste une préoccupation majeure, signalant des retards dans la détection et la prise en charge des cas. Bien que le niveau global d’hospitalisations ait diminué en 2025 par rapport à 2024, la persistance de la transmission indique que l’élimination du choléra restera un défi pour les 2 à 3 prochaines années. Le risque épidémique de choléra demeure élevé en 2026 en raison de la circulation active du vibrion, des insuffisances persistantes en matière d’accès à l’eau potable et à l’assainissement (WASH), de la faiblesse de la détection précoce et de l’aggravation continue de l’insécurité, qui entrave l’accès humanitaire et la continuité des services de santé et accroit les déplacements et la congestion des sites et familles d’accueil. Parallèlement, une épidémie de diphtérie s’est déclarée et propagée en 2025, avec 724 cas suspects, 32 cas confirmés et 8 décès signalés dans 10 départements. Les principaux foyers se situent dans le Nord, l’Ouest, le Nord-Est, le Sud-Est et l’Artibonite. Les autres urgences sanitaires nécessitant une vigilance accrue sont les suivantes : la rougeole, la coqueluche, le paludisme, les arboviroses (Dengue, Chikungunya, Oropouche, etc.).
Ouragan Melissa : un test de résilience pour Haiti
Haïti est l’un des pays les plus exposés au risque climatique au monde avec 96 % de sa population vulnérable aux phénomènes météorologiques extrêmes. Depuis 1954, plus de 36 ouragans ont frappé le pays, entraînant des pertes humaines et économiques considérables. La fragilité du bâti, les constructions anarchiques, les faiblesses structurelles et institutionnelles font que le moindre choc entraîne des conséquences disproportionnées auxquelles les institutions étatiques ne peuvent répondre. Même si l’ouragan Melissa en octobre 2025 n’a pas frappé Haiti de plein fouet, les vents et pluies qu’elle a générés ont provoqué des pertes en vies humaines et dégâts importants. Selon La Direction générale de la protection civile (DGPC), 46 personnes ont perdu la vie, plus de 250 000 personnes ont été affectées et 840 000 structures endommagées ou détruites (maisons, écoles, hôpitaux).