Democratic Republic of the Congo

Au moment où j’écris ces lignes, la République démocratique du Congo (RDC) se trouve à un tournant dont la portée historique ne saurait être sous-estimée. Les Accords de Washington du 4 décembre 2025 entre la République démocratique du Congo et le Rwanda, l’Accord-cadre de Doha du 15 novembre 2025 entre le Gouvernement de la RDC et l’AFC/M23, ainsi que l’accord du 14 octobre 2025 instituant un mécanisme conjoint de surveillance et de vérification du cessez-le-feu, constituent autant d’étapes importantes en faveur de solutions politiques visant à rétablir la paix à l’Est du pays.

Cependant, les offensives récentes de l’AFC/M23 au Sud-Kivu ravivent la menace d’une conflagration régionale, soulignant l’écart entre les initiatives diplomatiques et la réalité vécue par les civils, pris au piège d’hostilités persistantes. Au Nord-Kivu, au Sud-Kivu et en Ituri, l’implication d’autres acteurs et groupes armés alimente une situation sécuritaire et humanitaire d’une grande complexité. Les atrocités perpétrées par les ADF se poursuivent, tout comme les violations du droit international humanitaire et des droits humains. Les risques de protection restent alarmants, en particulier pour les femmes et les filles, exposées à la violence et à l’impunité.

Dans ce contexte, la RDC demeure confrontée à l’une des crises humanitaires les plus prolongées, sévères et négligées de notre époque. Les acteurs humanitaires affrontent chaque jour des dangers considérables. En 2025, 13 de nos collègues ont tragiquement perdu la vie, et plus de 626 incidents sécuritaires ont entravé l’acheminement de l’aide. Nous leur devons protection, reconnaissance et gratitude.

L’élaboration de ce plan de réponse s’est déroulée dans un contexte profondément bouleversé, tant au plan national qu’international. Depuis le début de 2025, la prise de contrôle de vastes territoires par la coalition AFC/M23 au Nord-Kivu et au Sud-Kivu, conjuguée à des retours massifs, forcés ou volontaires, de personnes déplacées, mais également à de nouveaux déplacements, a redéfini le paysage humanitaire. Les besoins ont fortement évolué, les lignes de contrôle ont été redessinées, les chaînes d’approvisionnement ont été perturbées, et de nouveaux défis opérationnels, notamment en matière d’accès, ont émergé. La fermeture prolongée de l’aéroport de Goma a privé les acteurs humanitaires d’une voie d’accès et d’acheminement importante vers le Nord-Kivu. La fermeture des banques dans plusieurs zones du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, y compris Goma et Bukavu, a aussi compliqué davantage les opérations des acteurs humanitaires. Parallèlement, la pression exercée par les autorités de facto sur les acteurs humanitaires, notamment sur les ONG nationales et locales, ne cesse de s’intensifier.

À cette complexité s’ajoute une crise mondiale de l’aide publique au développement et de l’action humanitaire d’une ampleur sans précédent. La contraction, voire la suspension, de certains financements a fragilisé les opérations, avec pour conséquences, entre autres, la réduction des cibles d’assistance alimentaire, la diminution des rations et l’interruption d’activités de santé essentielles. À la fin de 2025, le plan de réponse n’était financé qu’à hauteur de 23,8 % (605,2 millions de dollars US), un niveau historiquement bas en RDC depuis 2016, soit 56,3 % de moins que les financements reçus en 2024. Dans ce contexte, il est important de rappeler que les premiers acteurs humanitaires dans le pays sont les communautés elles-mêmes, en particulier les communautés hôtes.

Dans ce contexte, une vérité s’impose : nous ne pouvons plus prétendre, comme système humanitaire, faire davantage avec moins. Le processus de « réinitialisation » lancé par le Coordonnateur des secours d’urgence et Secrétaire général adjoint aux affaires humanitaires, Tom Fletcher, nous engage vers une réponse plus ciblée, mieux coordonnée et plus redevable, fondée sur une repriorisation rigoureuse, une coordination simplifiée et renforcée, une localisation accrue avec un leadership réellement partagé, une redevabilité authentique envers les communautés et un recours accru à l’innovation.

Ainsi, la planification du plan de réponse 2026 s’est faite sur une base priorisée. Sur 14,9 millions de personnes dans le besoin, le plan de réponse ciblera 7,3 millions de personnes parmi les plus vulnérables, en privilégiant les besoins vitaux, pour un coût estimé à 1,4 milliard de dollars. Cette combinaison de besoins immenses et de ressources limitées impose des choix difficiles et souligne l’urgence d’un engagement financier renouvelé et renforcé.

Un changement de paradigme s’impose également. L’assistance humanitaire sauve des vies, mais ne traite pas les causes profondes des crises. La meilleure réponse est celle qui réduit durablement les besoins. Nous devons donc renforcer les efforts en matière de prévention, consolider le Nexus Humanitaire–Développement–Paix, promouvoir des solutions inclusives et localisées et intégrer pleinement la résilience climatique. L’adoption récente de la Politique nationale de gestion des risques de catastrophes (2025–2050) par le Gouvernement de la RDC témoigne d’une volonté de passer d’une logique de réaction permanente à une culture de prévention et de résilience. Gouverner, c’est prévoir.

Si le Nexus est notre feuille de route, le Gouvernement doit en assurer le leadership. Les acteurs internationaux sont là pour soutenir, non pour se substituer. La coordination et la planification gouvernementales doivent être au cœur de cette approche, fondée sur l’appropriation locale. À ce titre, je me réjouis du lancement récent du Groupe national Nexus sous l’égide du Gouvernement.

La paix doit être notre objectif ultime, à l’échelle locale comme nationale. Sans elle, nous resterons sujets à des cycles de violence, de déplacements et d’explosion des besoins humanitaires, où l’action humanitaire ne peut que traiter les symptômes et où les acquis du développement demeurent fragiles. Là où la stabilité s’installe, les communautés peuvent se reconstruire et prospérer, et un essor est possible.

La réussite de notre action dépend de notre capacité à agir collectivement et du rôle essentiel du Gouvernement pour faciliter, orienter stratégiquement et créer un environnement propice à l’action humanitaire comme à la prévention. Dans un contexte de ressources qui se raréfient et de besoins immenses, l’inaction n’est pas une option. En 2026, nous devons faire preuve d’unité, de rigueur et de courage, concentrer les efforts là où l’urgence est la plus vitale, protéger les civils et l’espace humanitaire, et renforcer l’appropriation nationale et locale. La communauté humanitaire demeure pleinement mobilisée, aux côtés du Gouvernement et des partenaires, et déterminée à sauver des vies, réduire les souffrances et la vulnérabilité, et à faire reculer les besoins. C’est à cette condition que la solidarité internationale gardera tout son sens. Nous sommes ensemble.

Bruno Lemarquis
Coordonnateur Humanitaire